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MCXCVIII

Rémission octroyée à Jean Deschamps, archer, originaire de Sainte-Soline, coupable du meurtre de l’un de ses compagnons de guerre, nommé Etienne Mitrault.

  • B AN JJ. 185, n° 2, fol. 1 v°
  • a P. Guérin, Archives historiques du Poitou, 32, p. 200-203
D'après a.

Charles, etc. Savoir faisons à tous, presens et avenir, nous avoir receu l’umble supplicacion de Jehan Deschamps, archer, natif de Saincte Souline en Poictou, contenant [p. 201] que dès sa jeunesse il nous a servy ou fait de noz guerres, et premierement fut page d’un nommé Gregoire de la compaignie de Blancheffort1, lequel mouru ou siège de Pontoise2, et après nous a servy comme arbalestier, et depuis que avons mis en ordonnance et logis noz gens de guerre, nous a ledit suppliant servy comme archer en la compaignie de nostre amé et feal le mareschal de Jaloignes3, en la compaignie duquel il a esté ou païs de Normandie et après ou païs de Guienne, au siège de Bergerac4, et, la dicte ville prinse, a esté en garnison en icelle, et depuis ont lui et autres de ses compaignons fait pluseurs courses à pié et à cheval à l’encontre des Anglois, noz anciens ennemis et par devant pluseurs places par eulx occuppées, et entre les autres courrurent naguères, c’est assavoir ou mois de decembre derrenierement passé, et en retournant audit lieu de Bergerac, ilz se vouldrent retraire en une place forte appellée Aymet, mais on ne les y voult laisser entrer ne logier, et convint qu’ilz se [p. 202] logeassent toute nuyt par les hayes et buissons ; et se logea ledit suppliant et deux autres compaignons de guerre en ung jardrin près de ladicte place d’Aymet, et illec firent du feu et vouldrent appareiller une oaye qu’ilz avoient, mais ung gentil homme appellé Guillemin Le Maire leur priast qu’elle ne fust mangée jusques au landemain, dont ilz furent d’accord, et la misdrent en ung pommier à la gelée, et après s’en alèrent coucher au feu. Et ainsi comme ilz furent endormiz, ung appellé Estienne Mitrault, pareillement archer, qui estoit logé en ung puy ou montaigne près d’eulx, enleva ladicte oaye. Et quant ledit suppliant et sesdiz compaignons furent esveillez et qu’ilz ne trouvèrent pas leur oaye, ilz distrent l’un l’autre que ledit Mitrault l’avoit emblée. Lequel Mitrault, qui estoit homme bien oultragieulx et oy les parolles, leur dist qu’il estoit vray, et que s’ilz en vouloient avoir la peau, qu’il la leur bauldroit. Lequel suppliant et sesdiz compaignons lui distrent que, s’ilz lui eussent trouvé, qu’il s’en fust repenty et ne l’eust pas emportée. Et lors ledit Mitrault, bien esmeu, leur dist en jurant et detestant Dieu qu’ilz le menassoient, mais qu’il en turoit deux d’entr’eulx celle nuyt. Et incontinant print son arc et sa trousse, et vint à l’encontre d’eulx la flèche oudit arc, et s’adreça premierement à l’encontre dudit suppliant, contre lequel il avoit une grant hayne, et l’avoient lui et ung autre, appellé le bastard Courault5 [p. 203] tellement batu qu’il en estoit cuidé mourir, et en avoit esté bien malade l’espace de six mois ou plus. Et lors ledit suppliant, veant ledit Mitrault ainsi esmeu venir contre luy l’arc tendu, pour evader qu’il ne le tuast, mist sa javeline au devant de lui et en frappa ledit Mitrault ung seul coup par la poictrine, et, ce fait, s’en retourna ledit Mitrault en son logeiz et dedens trois ou quatre heures après ou environ, ala de vie à trespassement. Pour occasion duquel cas, ledit suppliant, qui en tous autres cas s’est bien et deuement gouverné, fors que durant la guerre il a esté aucunes foiz en fourraige et print des vivres, comme faisoient les autres, sans avoir esté reprins, actaint ne convaincu d’autre villain cas, blasme ou reprouche, s’est absenté du païs et de la compaignie des gens de guerre où il estoit et n’y oseroit jamais retourner, doubtant pugnicion de justice, se par nous ne lui estoient impartiz noz grace et misericorde, requerant humblement iceulx. Pour quoy nous, ces choses considerées, voulans prefferer misericorde à rigueur de justice, audit Jehan Deschamps, suppliant, avons le fait et cas dessus diz quicté, remis et pardonné, etc. Si donnons en mandement au seneschal de Poictou et à tous noz autres justiciers, etc. Donné à Tours, ou mois de janvier l’an de grace mil cccc. cinquante, et de nostre règne le xxixe.

Ainsi signé : Par le roy, à la relacion du conseil. P. Aude. — Visa. Contentor. E. Froment.


1 Jean de Blanchefort, célèbre capitaine d’écorcheurs, dont une partie des exploits a été rapportée par M. Tuetey. Il avait accompagné le dauphin dans son expédition de Suisse et d’Alsace (1444-1445). Dans des lettres de rémission qui lui furent octroyées en mars 1446 n.s., pour toutes les peines qu’il avait encourues en tolérant ou favorisant les désordres des gens de sa compagnie, il est dit écuyer d’écurie du roi et seigneur de Fouras. (A. Tuetey, les Écorcheurs sous Charles VII, 2 vol. in-8°, voir aux tables.)

2 Le siège de Pontoise, ou Charles VII fut présent en personne, commença dans les premiers jours de juin 1441 et se termina le 19 septembre suivant, par l’assaut et la prise de cette place.

3 Philippe de Culant, seigneur de Jaloignes, sénéchal de Limousin, fut créé maréchal de France pendant le siège de Pontoise. Il mourut en 1454.

4 Lors de l’expédition pour la conquête de la Guyenne, le comte de Penthièvre, lieutenant général du roi, ayant sous ses ordres le maréchal de Jaloignes, le grand maître d’hôtel, Charles de Culant, Saintrailles, le sire d’Orval, etc., avec une armée composée de cinq cents lances et d’un corps de francs-archers, ouvrit la campagne par le siège de Bergerac. La puissante artillerie dirigée par Jean Bureau eut promptement raison des défenseurs de la ville, qui se rendit le 10 octobre 1450. De là on alla assiéger le château de Gensac, situé sur la rive gauche de la Dordogne. (De Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. V, p. 43.) Le traité de reddition de Bergerac est publié dans le recueil des Ordonnances, t. XIV, p. 109. Des lettres d’abolition furent accordées aux habitants de cette ville, le 24 novembre 1450.

5 Il était peut-être fils d’Ardre IV Couraud, écuyer, seigneur de la Roche-Chevreux. (Cf. Dict. des familles du Poitou, 2e édit., t. II, p. 679.) Ce dernier était en procès au Parlement contre Guillaume Craigne, écuyer, à cause de la succession de feue Jeanne d’Autiffort, à laquelle chacun d’eux prétendait. (Arrêt du 23 décembre 1405, Arch. nat., X1a 53. fol. 158.) Ardre Couraud et Olivon de la Mothe, aussi écuyer, accusés d’avoir pris de force le château de la Garde appartenant à Claude Violet, tué à Cravant, et de l’avoir mis au pillage, étaient poursuivis criminellement par Jean Delacou, dit Violet, frère et héritier de Claude. Dans les plaidoiries de cette affaire, qui eurent lieu le 14 juillet 1424 au Parlement de Poitiers, il est dit que le père de Couraud avait contribué à la reddition de Lusignan. (Id., X2a 18, fol. 33.) — Jacques Couraud, conseiller et receveur des aides de Jean duc de Berry, d’une autre famille, eut un fils Antoine, archidiacre de Vexin en l’église de Rouen. Celui-ci réclamait à Étienne d’Ausseure, bourgeois de Poitiers, à Étienne Bonnet, à Guillaume Claret et à Jeanne Guillemet, des meubles ayant appartenu à son père, à Poitiers, que ceux-ci avaient fait saisir en payement de sommes dont Jacques Couraud était redevable envers eux. Cette affaire se termina par deux accords, les 24 mars et 11 avril 1419. (X1c 117, nos 92 et 107.)