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MCVIII

Lettres d’abolition en faveur de Jean Raymon, écuyer, panetier du dauphin, et de Bernard de La Fosse, écuyer, pour tous les excès de guerre par eux commis depuis l’abolition qui leur avait été octroyée, comme complices de Guy de La Roche dans la rébellion des princes contre l’autorité royale.

  • B AN JJ. 177, n° 220, fol. 145 v°
  • a P. Guérin, Archives historiques du Poitou, 29, p. 328-331
D'après a.

Charles, etc. Savoir faisons, etc. nous avoir receu l’umble supplicacion de noz bien amez Jehan Raymon, escuier1, panetier de nostre très chier et très amé filz le [p. 329] daulphin de Viennois, et Bernard de la Fosse2, aussi escuier, contenant comme ja pieça Guy de la Roche, escuier, seneschal d’Angolesme, à l’occasion de ce que lui et autres ses complices avoient tenues plusieurs places et forteresses en noz païs de Poictou, Xanctonge, Lymosin et autres, à nostre desplaisir, et dont il estoit pour ce encouru en nostre indignacion et malegrace, il obtint noz lettres d’abolicion, tant pour lui que pour ses diz complices, en laquelle les diz supplians estoient comprins3. Et tantost après le dit Raymon, suppliant, desirant de tout son cuer nous faire service et demourer en nostre bonne grace, s’en vint par devers nous, et depuis fut avec et en la compaignie de nostre dit filz ou voyage qu’il fist pour lever la bastille que les Anglois, noz anciens ennemis et adversaires, tenoient devant nostre ville de Dyeppe4, et eut charge [p. 330] de certaine compaignie de gens de guerre qu’il entretint soubz lui le dit voiage, de l’ordonnanee de nostre dit filz, et depuis a esté avec icellui nostre filz, à la dicte charge de gens, ès voiages qu’il a faiz tant en Rouergue et ailleurs, pour l’execucion faicte, de nostre ordonnance, par nostre dit filz ès terres et païs de nostre cousin le conte d’Armaignac, et ou voiage d’Almaigne, pendant lequel temps ledit Jehan Raymon et les gens de sa charge et compaignie, et ledit Bernard de la Fosse, ont tenu les champs, vesqu sur nostre peuple, batu, rançonné et fait plusieurs autres maulx et deliz que faisoient communement pour lors les gens de guerre, tenans les champs, et doubtent que, ou temps avenir, on voulsist pour occasion de ce leur faire aucunes questions et demandes, et que par ce moyen ilz cheussent en dangier de justice, se nostre grace ne leur estoit sur ce impartie, humblement requerant que, attendu ce que dit est, et qu’ilz n’avoient point d’ordonnance ne de paiement, par quoy ilz ont esté contrains à faire et souffrir faire des maulx et choses dessus dictes sur nos diz païs et subgiez, qu’ilz nous ont par longtemps bien et loyaument servy ou fait de noz guerres et autrement, en maintes manieres, et que de ce on a encores fait aucune poursuite à l’encontre d’eulx, il nous plaise leur impartir nostre dicte grace. Pour quoy nous, ces choses considerées et les bons et agreables services que les diz supplians nous ont, comme dit est, faiz ès dictes guerres, voiages et armées, et esperons que encores facent ou temps avenir, ausdiz Jehan Raymon et Bernard de la Fosse, supplians, et à chascun d’eulx, avons quicté, remis, pardonné et aboly, etc., les faiz et cas devant [p. 331] diz et tous autres cas, excès, deliz par eulx et de leur adveu et consentement commis et perpetrez, depuis la date desdictes lettres d’abolition octroyées au dit Guy de la Roche et à eulx, ausquelles ne voulons aucunement estre desrogié, mais les voulons demourer en leur vertu jusques à present, excepté meurdre d’aguet apensé, boutement de feu, ravissement de femmes et sacrileige, etc. Si donnons en mandement par ces mesmes presentes aux seneschaulx de Poictou et de Xanctonge, et à tous noz autres justiciers, etc. Donné à Chinon, ou mois d’avril l’an de grace mil cccc. xlvi, et de nostre regne le xxiiiie5.

Ainsi signé : Par le roy en son conseil. Rolant. — Visa. Contentor. P. Le Picart.


1 Jean Raymon (Raymond ou Rémon) était capitaine de Frontenay-l’Abattu en 1435. Cette place avait été donnée par lettres de Charles V, du mois de septembre 1378, ainsi que le comté de Benon, à Pernelle vicomtesse de Thouars, en échange des deux tiers du comté de Dreux. (Cf. notre t. V, p. 82 et suiv.) Elle passa, à la mort de celle-ci, avec le reste de sa succession, à Pierre d’Amboise, puis à Louis d’Amboise, et par conséquent fut confisquée, de même que les autres biens du vicomte de Thouars, par l’arrêt du 8 mai 1431. On sait qu’une partie de cette confiscation fut donnée à Georges de La Trémoïlle, qui se réserva, en outre, la garde des places qui devaient revenir au sr de Jonvelle, son frère, dont la femme était une sœur de Louis d’Amboise. On peut en conclure que le favori de Charles VII usait de Frontenay comme de sa seigneurie, et par suite que Jean Raymon était à son service. Le 10 mars 1435, la cour de Parlement ordonna que le capitaine de Frontenay-l’Abattu comparaîtrait, le 1er avril suivant, en personne, pour répondre au procureur du roi et à messire Jean Le Boursier, chevalier, « sur certains excès qu’ilz lui imposoient à cause de la prise d’un cheval, et proceder, etc. » Puis, le 12 mai, Jean Raymon fut admis à se faire représenter par procureur et promit de venir à toute réquisition, sous les peines accoutumées. Il élut domicile à Poitiers, en l’hôtel de me Pierre Desfriches, son procureur. (Arch. nat., X2a 21, aux dates.) On ne trouve pas la suite de cette affaire. Après la défaite de la Praguerie en Poitou, Raymon demeura pendant plus de deux ans encore en état de rébellion, sous Guyot de La Rochefoucauld, sr de Verteuil, comme on le verra dans d’autres endroits de ce volume. Il était encore panetier du dauphin Louis en 1451, et fut mêlé aux négociations du mariage de ce prince avec la fille du duc de Savoie. (Beaucourt, Hist. de Charles VII, t. V, p. 142.) Suivant La Chenaye-Desbois, Jean Raymon appartenait à la famille de Raimond, originaire du Comtat-Venaissin, était fils de Philippe de Raimond et de Luce de Sabran, et mourut sans alliance. (Dict. de la noblesse, nouv. édit., t. XVI, p. 726.)

2 Bernard de La Fosse est nommé dans les lettres d’abolition du 9 avril 1431, comme faisant alors partie de la compagnie de Jean de La Roche et devant bénéficier avec lui de la grâce royale (ci-dessus, p. 15).

3 Les lettres de rémission dont il est question avaient été octroyées, le 14 septembre 1440, à Jean de La Roche, Guyot de La Roche, son frère, et à plusieurs autres chevaliers et écuyers qui avaient pris part à la Praguerie. Le texte ne s’en est pas conservé, mais elles sont mentionnées d’une façon plus explicite dans l’abolition accordée audit Guy de La Roche et à plusieurs de ses complices en juin 1446 (ci-dessous, n° MCXIX, p. 364). Ce que Jean Raymon ne rappelle pas, c’est que depuis il avait continué à porter les armes contre le roi et s’était rendu coupable de nouveaux actes de violence et de pillage, pour lesquels il avait encouru une condamnation au bannissement et à la confiscation. (Lettres données à Niort, le 24 janvier 1442 n.s., dont il sera parlé plus loin.)

4 Il s’agit de la formidable bastille que Talbot avait fait construire et armer, dit-on, de deux cents pièces d’artillerie pour battre la place de Dieppe. Le dauphin, dépêché au secours de cette ville, força les Anglais à lever le siège, le 15 août 1443 (cf. ci-dessus, p. 309, note). Au printemps suivant, Charles VII envoya son fils dans le midi contre Jean IV, comte d’Armagnac, et le capitaine espagnol Salazar qui commandait pour ce seigneur dans le Rouergue et l’Armagnac. Jean Raymon accompagna aussi le dauphin dans son expédition contre les Suisses (1444-1445), comme il le dit plus bas. M. Tuetey a publié un état de la maison de Louis pendant cette campagne, et Raymon y est nommé en effet, avec la qualité de panetier. (Les Écorcheurs sous Charles VII, t. I, p. 159.)

5 Le texte de ces lettres d’abolition est imprimé dans Les Écorcheurs sous Charles VII, par A. Tuetey, t. II, p. 409, 410.