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DCCCCLXXII

Rémission accordée à Jean de Marsay, écuyer, demeurant à Chauvigny, âgé de quatre-vingts ans, pour le meurtre de Guillaume Carmenteil, son gendre, auquel il avait confié l’administration de ses biens, ne pouvant plus s’en occuper, à condition qu’il subviendrait à ses besoins, et qui, au lieu de s’acquitter de cette obligation, l’accablait de mauvais traitements.

  • B AN JJ. 167, n° 478, p. 645
  • a P. Guérin, Archives historiques du Poitou, 26, p. 270-273
D'après a.

Charles, etc. Savoir faisons à tous, presens et avenir, nous avoir receu l’umble supplicacion des amis charnelz de Jehan de Marsay1, escuier, povre homme demorant en la ville de Chauvigny en Poictou, aagié de iiiixx ans ou environ, contenant que, comme le dit de Marsay soit vieulx et decrepit et, dès longtemps a, devenu telement affeibly et debilité en sa personne que bonnement il ne scet gouverner lui ne ses biens, et pour ce icelui de Marsay, cuidant pourveoir au prouffit de lui et de son hostel et de ses biens, naguaires et depuis un an ença, eust atrait à lui un nommé Guillaume Carmenteil, son gendre, auquel il avoit son esperance et singuliere fiance que par lui il feust gouverné en sa viellesse, et lui prya qu’il voulsist prendre le faiz et la charge du gouvernement de lui et de sa femme, qui est aussi ancienne femme de lx. ans, et aussi de ses biens et de son hostel, et icelui de Marsay pour la provision de son corps lui donroit touz ses biens, tant meubles que heritaiges, après son decès. Le quel Carmenteil se consenti à ce et promist et jura de lui administrer toutes ses neccessitez, tant de lui que de sa dicte femme, et aussi demourer [p. 271] en l’ostel du dit de Marsay ; et de ce furent passées et accordées lettres entre eulx en main de nottaire, soubz le scel aus contraz de la dicte ville de Chauvigny. Et depuis le dit Carmentueil et sa femme et enfans s’en vindrent demourer en l’ostel du dit de Marsay, et prindrent le gouvernement du dit de Marsay et de sa dicte femme et de tous leurs biens et de leur hostel, et par aucun temps demourerent ensemble et entretindrent leurs promesses et convenences. Mais assez tost après, les diz Carmentueil et sa dicte femme, fille du dit de Marsay, furent ennuyez du dit de Marsay et lui menerent dure vie, et ne lui tenoient pas ce qu’ilz lui avoient promis et convenencié, et mesmement de le vestir, chausser, lui donner à boire et à menger à temps et heures convenables. Et le tenoient les diz Carmentueil et sa dicte femme plus estroictement qu’il n’avoit acoustumé, jasoit ce qu’ilz eussent bien de quoy, car ilz faisoient la recepte du dit de Marsay, mesmement de son hostel où l’en a acoustumé de loger gens d’onneur et qui est l’un des notables hostelz qui soit en la dicte ville de Chauvigny. Et avec ce estoit le dit Carmentueil moult negligent de faire les autres besongnes du dit hostel, comme vignes, labourages et autres choses necessaires. Et aussi le dit Carmentueil estoit coustumier de batre sa dicte femme et de l’injurier et traictier durement, en la presence du dit de Marsay, son pere. Pour occasion des queles choses, les diz de Marsay et icelui Carmentueil orent par pluseurs fois paroles entre eulx et grant noise et controverse, et tant que la vigile de saint Fiacre derrenierement passée, qui fu le penultiesme jour d’aoust derrenierement passé, ouquel jour ont acoustumé affluer et estre receuz oudit hostel plus de notables gens que à jour de l’année, pour honneur et pour la feste de monsieur saint Fiacre, qui est prié et adoré audit lieu, le dit Carmentueil et sa dicte femme pristrent les liz et pluseurs autres meubles estans lors en l’ostel du dit de Marsay, et les emporterent en un [p. 272] autre hostel qu’ilz avoient loué auprès d’illec, et ne lesserent que le siege des diz liz et le feurre tout nu, en disant audit de Marsay et à sa dicte femme pluseurs grosses paroles moult injurieuses et, entre autres choses, qu’ilz n’estoient que dissipeurs de biens et qu’il paroit bien qu’ilz ne valoient riens, car ilz n’avoient que boire ne que mengier. Et encores le lendemain, c’est assavoir le jour de la dicte feste, eurent paroles les diz de Marsay et Carmentueil contencieuses eulx deux seulz, estans à part en une petite chambre au plus hault de l’hostel du dit de Marsay, et furent les paroles du dit de Marsay teles en effect et substance : « Guillaume, ce n’est pas ce que vous m’avez promis ; car vous savez que vous me promeistes de moy obeyr et gouverner mieulx que vous ne faictes, et de demourer avecques moy. Et vous avez loué une autre maison pour moy laisser en la viellesse, où moy et ma femme sommes. Et en verité vous ne faictes pas bien ; car je vous vueil bien tenir ce que je vous ay promis. » Lequel Carmentueil lui respondi très arrogamment qu’il n’estoit que un assoti et un homme de neant, et qu’il ne demorroit plus avec luy. Et le dit de Marsay lui dist que si feroit, se justice ne lui failloit et qu’il y estoit tenus et obligez. A quoy le dit Carmentueil lui dist qu’il mentiroit. Et lors ledit de Marsay qui est bien gentil homme fu tout desconforté, troublé et esmeu pour les paroles du dit Carmentueil, qui l’avoit ainsi laissé et telement injurié et desmenti, tira un petit coustel tranche pain qu’il avoit et cuida ferir le dit Carmentueil par le bras, mais le dit Carmentueil se tourna, et avint le cas et malefortune que le cop assist, et fu le dit Carmentueil frappé par la poictrine au dessus de la mamelle, et tant que assez tost après ce que le dit Carmentueil ot esté confessé, mort s’en ensui en la personne du dit Carmentueil. Pour occasion duquel fait et cas le dit de Marsay, craignant la rigueur de justice, s’est absenté de la dicte ville et du pays et n’y oseroit jamais converser ne habiter, et est en voye de [p. 273] cheoir en grant povreté et mendicité, et de finer sa viellesse et ses jours miserablement, se sur ce ne lui est impartie nostre grace et misericorde, si comme dient les diz exposans, en nous suppliant humblement que comme en tous autres cas le dit de Marsay ait tousjours esté un bon gentilhomme et nous ait servi en jeunesse, en noz guerres de Flandres et de Guyenne et ailleurs, et tousjours ait esté homme de bonne vie et honneste conversacion, sans ce que oncques mais il feust repris ne actaint d’aucun autre villain cas, blasme ou reprouche, nous sur ce lui vueillions impartir nostre grace et misericorde. Pour ce est il que nous, ces choses considerées, voulans misericorde estre preferée à rigueur de justice, à icelui Jehan [de] Marsay, etc., avons quicté, remis et pardonné, etc. Si donnons en mandement à nostre bailli de Touraine et des ressors et Exempcions d’Anjou, du Maine et de Poictou, et à touz noz autres justiciers, etc. Donné à Paris, ou mois de septembre l’an de grace mil cccc. et quatorze, et de nostre regne le xxxve.

Par le conseil. J. Gosset.


1 Il est peu probable que ce gentilhomme habitant Chauvigny ait rien de commun avec Jean de Marçay, vivant à la même époque, membre d’une famille connue du Mirebalais, qui était seigneur de Marçay, fief relevant de Poligny et situé en cette paroisse, et possédait en 1389 et 1409 l’hébergement de la Griffonnière, arrière-fief dépendant de Cuhon. (E. de Fouchier, La baronnie de Mirebeau, p. 172 et 215.)