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MLIV

Rémission accordée à Jean Torigny, cordonnier, demeurant à la Roche-Pozay, coupable du meurtre d’un nommé Pierre Lamoureux, qu’il soupçonnait d’entretenir des relations avec sa femme.

  • B AN JJ. 176, n° 260, fol. 205
  • a P. Guérin, Archives historiques du Poitou, 29, p. 143-145
D'après a.

Charles, par la grace de Dieu roy de France. Savoir faisons à tous, presens et avenir, nous avoir receu l’umble supplicacion de Jehan Torigny, pouvre homme, cordouennier, de l’aage de xxxiii. ans ou environ, chargé de femme et mesnaige, demourant en la ville et parroisse de la Roche de Pousay, prisonnier ès prisons du dit lieu de la Roche de Pousay, contenant que ledit suppliant qui est natif de la viconté de Chastellerault, où il a demouré par aucun temps, depuis peu de temps ença a esté marié ou lieu de ladicte Roche de Pousay et il s’est bien doulcement gouverné et vesqu de son mestier de cordouennier, et pour ouvrer et besongner d’icellui et gaigner sa vie, est alé et venu souvent au lieu de Plainmartin près de la dicte Roche, et s’en party le huitiesme jour de decembre derrenier passé et retourna audit lieu de la Roche de Pouzay, et se rendi en l’ostel de Pierre Lamoureux, ouquel il trouva sa femme à laquelle y demanda se il y avoit du pain en son hostel, et elle lui respondi que non ; et pour ce lui bailla ung grant blanc de x. deniers tournois et, ledit jour, s’en retourna au dit lieu de Plainmartin, pour aler querir de l’argent qu’il y avoit, pour et en entencion de querir et achatter une robe pour sa dicte femme. Et le landemain s’en retourna du dit lieu de Plainmartin audit lieu de la Roche, et se rendit derechief en l’ostel dudit Lamoureux, et y trouva encores sa dicte femme, laquelle lui feist mauvaise chere ; et entendi ledit suppliant que elle dist audit Lamoureux, avecques lequel elle estoit comme dit est, que ceulx qu’il savoit le demandoient, et à ceste occasion lui demanda que ce [p. 144] estoit que elle lui avoit dit et qui estoient ceulx qui demandoient le dit Lamoureux ; et elle lui respondi malgracieusement qu’elle ne lui en diroit riens. Et ce fait, le dit Lamoureux et elle s’en alerent soupper en l’ostel de Mathelin Dupont, comme ilz disoient, et laisserent le dit suppliant en l’ostel d’icellui Lamoureux. Et après qu’ilz eurent souppé, s’en revindrent ou dit hostel, ouquel n’avoit que ung lit, ouquel les diz suppliant et Lamoureux coucherent, et la dicte femme ou meilleu d’eulx, sans faire aucune chere au dit suppliant son mary. Et le landemain, après que ilz furent levez, icellui suppliant demanda à sa dicte femme ung sien cousteau, qu’il avoit autresfois laissé ou dit hostel, le quel il trouva. Et tantost commancerent à tanser icellui suppliant et sa dicte femme, et sourdit parolle entre eulx, entre lesquelles il dist à icelle femme que l’en lui avoit dit que le dit Pierre Lamoureux estoit maquereau et ruffien d’elle. Oyes lesquelles parolles, elle dist audit Lamoureux qu’il le mist hors dudit hostel et que plus n’y vensist. Si print lors icellui Pierre Lamoureux ung gros baston quarré, et voult d’icellui courre sus au dit suppliant et frapper, mais pour doubte qu’il ne feust frappé ou blecié, se avança d’aler par une huisserie où avoit ung huys au dedans dudit hostel, et frema l’uys après lui, et quant il fut passé, pour ce que ledit Lamoureux le suivy [et] alla après pour le frapper et mutiller dudit baston, icellui suppliant tira une dague qu’il avoit à sa sainture, et ainsy comme il ouvry ledit huis au dedens dudit hostel, frappa ledit suppliant icellui Pierre Lamoureux de icelle dague ou costé senestre, tellement qu’il cheut à terre, et, comme l’en dit, oncques puis ne parla et tantost ala de vie à trespassement. Pour le quel cas le dit suppliant a esté emprisonné et mis ès dictes prisons de la Roche de Pousay1, èsquelles il est en dangier [p. 145] de finer ses jours miserablement, se nostre grace et misericorde ne lui est sur ce impartie. Si nous a humblement requis que, attendu les choses dessus dictes et que en tous autres cas il a esté et encores est de bonne vie, renommée et honneste conversacion, sans oncques avoir esté repris, ataint ou convaincu d’aucun cas ou autre villain blasme ou reprouche, nous lui vueillons sur ce impartir nostre dicte grace et misericorde. Pour ce est il que nous, inclinans à la supplicacion dudit suppliant, voulans misericorde estre preferée à rigueur de justice, à icellui suppliant ou cas dessus dit avons remis, quicté et pardonné, etc., parmy ce que il demourra prisonnier en prison fermée, par l’espace d’un moys, au pain et à l’eaue. Si donnons en mandement par ces mesmes presentes à nostre bailli de Tours et des ressors et Exempcions d’Anjou et du Maine, et à tous noz autres justiciers, etc. Donné à Paris, le ixe jour de fevrier l’an de grace mil cccc. quarante et deux, et de nostre regne le xxime.

Ainsi signé : Par le roy, à la relacion du conseil. M. de la Teillaye. — Visa. Contentor. M. de la Teillaye.


1 Louise de Preuilly, fille d’Eschivard VI, sr de Preuilly, la Roche-Pozay, etc. (mort le 23 avril 1409), hérita du château et de la seigneurie de la Roche-Pozay. Mariée d’abord, vers 1410, à Geoffroy Chasteignier, chevalier, sr de Saint-Georges-de-Rexe, dont elle eut quatre fils, elle devint veuve le 29 octobre 1424, et épousa en secondes noces, par contrat du 18 août 1432, Louis Bonenfant, chevalier, sr de Vaux, chambellan de Charles VII. Un peu avant ce second mariage, Pierre Frotier, l’ancien favori du roi, avait intenté à Louise de Preuilly, dont il avait épousé la nièce, Marguerite de Preuilly, un procès au sujet de la possession de la terre de la Roche-Pozay. (7 juin 1432, Arch. nat., X1a 9192, fol. 292.) Bonenfant soutint les droits de sa femme et le litige occupa plus d’une séance du Parlement durant les années 1435 et 1436. (Voir X1a 9193, fol. 79, 178 v°, 179 ; X1a 9194, fol. 93 v°, 94, 97 v°, 98, 151 v°.) Louise de Preuilly survécut à son second mari. Elle était encore vivante le 19 novembre 1471, alors que Prégent Frotier, fils de Pierre, s’empara du château de la Roche-Pozay et le mit au pillage. (Actes publ. par Carré de Busserolle, Dict. géogr., hist. et biogr. d’Indre-et-Loire, t. V, p. 216.) Après son décès, Pierre Chasteigner, chevalier, son fils aîné du premier lit, fut seigneur de la Roche-Pozay.